mercredi 24 février 2010

De l'éthique en Pharmacie

Parler d'éthique est une idée qui me tourne dans la tête depuis quelques temps. Je vais prendre pour prétexte une réflexion qui m'a été faite par le titulaire de l'officine où j'exerce: "tu feras comme tu veux quand tu seras chez toi, mais tant que tu es là ce n'est pas ton éthique qui compte mais la mienne".

Je me souviens de ma soutenance de thèse. A son issue, j'ai souhaité prêter serment. La lecture du Serment de Galien fut plus qu'hasardeuse compte tenu de mon émotion à ce moment là. Certes, il y a avait le fait que le jury de thèse venait de rendre sa décision mais j'avais également le sentiment que toutes les tâches que j'allais accomplir durant ma carrière allaient s'inscrire dans la continuité de celles de mes pairs. Et là je ne pense pas seulement aux illustres que sont Galien, Parmentier ou Moisan qui contribuèrent à donner à la Pharmacie ses lettres de noblesse mais à tous ceux qui quotidiennement exercent leur profession dans l'intérêt de la personne.

Je ne suis pas philosophe pour deux sous, je commettrais donc quelques faux pas pour un éthicien. Je ne veux pas parler de morale ou de déontologie mais d’éthique. Quand on parle d’éthique en pharmacie, on s’arrête généralement au problème de la transgression des règles, qui relève de la déontologie. Alors qu’à mon sens, l’éthique interroge le rapport du pharmacien à l’Autre. Qu'est-ce qui guide mes tâches lorsque j'exerce?

J'ai eu et aurais sans doutes des rapports quelques peu conflictuels avec mes employeurs dans le sens où mon exercice n'est pas tourné vers mon profit. Je veux dire par là que je ne pense pas avoir l'éthique "tiroir-caisse". J'ai ainsi beaucoup de mal avec la fameuse règle: "un bon conseil, c'est trois produits!" Pour me déculpabiliser, il m'a été parfois conseillé d'y ajouter la maxime: "tu proposes, le patient dispose". Cette démarche me heurte également: une personne venant à la pharmacie pour un conseil demande mon expertise. Ce recours à mon expertise requiert de ma part une réponse honnête et adéquate.

Cette volonté de répondre honnêtement et de manière adéquate tient tout d'abord au fait que j'ai le sentiment d'appartenir à une corporation. Aussi, mon exercice ne m'implique pas seulement, il implique mes collègues mais aussi mes confrères. Une tâche mal exercée rejaillit non seulement sur moi mais peut entacher l'image de ma profession. C'est ainsi que je refuse autant que faire ce peu de conseiller de la poudre de perlimpinpin, de vendre un produit à marge en sus, de délivrer un produit nécessitant une prescription sans prescription... Je me place donc dans une éthique communautaire.

Cette volonté de répondre honnêtement et de manière adéquate tient également au fait que je peux pas ne pas répondre aux besoins de la personne suivant son intérêt. Je ne peux pas prôner une certaine vision humaniste du soin et ignorer la personne en l'abusant profitant d'une position que la personne m'attribue. C'est ainsi que mon exercice est guidé le plus possible suivant des informations sûres et validées, dans un contexte où les conflits d'intérêts sont au pire évalués, au mieux inexistants, tout ne tenant compte d'une balance bénéfice-risque rigoureuse. C'est ainsi que je ne peux pas conseiller l'Actifed et consorts. Ceci se ressent également dans le suivi d'un médicament sur prescription médicale. Certes la justification de la prescription ne m'incombe pas puisqu'elle revient à la personne ayant posé le diagnostic, mais lors de la prescription d'un médicament à balance bénéfique-risque défavorable, cette éthique centrée sur la personne m'incombe de ne pas démissionner en n'effectuant qu'une simple délivrance mais en réalisant une véritable dispensation, en assurant un suivi adapté de la personne et en lui donnant une information adéquate.

Je m'interroge sur ma place, et la place de mes confrères traversés par les mêmes états d'âmes, dans une profession qui connait une mutation importante, qui bascule du domaine du soin à celui de la finance, qui n'est plus tant intéressée par le bien de la personne que par son propre profit. Quelle est donc cette place dans une profession qui se désintéresse de la personne?

Il serait tellement plus simple d'être un épicier!



Postambule: ce billet n'est que l'expression d'un état d'âme, d'un paradoxe que je n'arrive pas à résoudre car je crains que sa résolution ne puisse entraîner la mise en cause de tout l'ensemble de mon système de valeurs. C'est pourquoi j'ai choisi la fuite. En aucun cas, ce billet ne juge la pratique honnête de mes confrères... et encore moins celle des personnes que j'aime.

8 commentaires:

parapharmacie a dit…

Il existe une éthique des pharmaciens comme des médecins, une sorte de charte j'imagine ?
Que dit elle précisément ? et comment s'applique t elle en pratique ?

Jean-Didier a dit…

Oui il existe un Code de Déontologie qui est intégré au Code de la Sante Publique.
Il est régi par l'article l' L4235-1 du CSP et il est rédigé par l'Ordre des Pharmaciens.
Cependant, il "ne s'agit que" de déontologie. Je veux signifier par là que la déontologie n'est qu'un ensemble de règles qui s'adossent à une éthique mais qui ne constituent pas par là une éthique.
Par exemple, il nous est interdit d'inciter à la consommation de médicaments. Cette disposition ne se traduit dans les faits que par l'interdiction pour un pharmacien de réaliser des promotions sur des médicaments (ie. pris pour un lot de deux boites de Nurofen, pris dégressifs pour l'achat de trois boites d'Oscilloccinum, etc...) ou la publicité pour un médicament soumis à prescription médicale. Et c'est là où pour ma part se situe le conflit avec mon éthique personnelle puisque le concept "un bon conseil c'est trois boites de vendues" constitue une incitation à la consommation de médicaments qui n'est pas sanctionnable par le code de déontologie puisque ce même précise notre indépendance quant à notre exercice: nous sommes libre de conseiller ce que nous souhaitons (dans la meure où nous pensons que c'est utile à la personne). D'où le possible conflit entre les intérêts économiques d'une entreprise et l'éthique personnelle.
L'application en pratique? Ce n'est que mon avis, mais une grande hypocrisie! J'ai souvenir qu'une pharmacienne adjointe d'officine savoyarde avait été condamnée par l'Ordre pour avoir une activité salariée annexe portant atteinte à l'image de la profession: elle faisait du strip-tease! Excusez-moi de penser que vendre du Viagra sans ordonnance présente une grande atteinte à l'image et la respectabilité de la profession.

David S a dit…

Je ne rebondirais que sur la conclusion, car je te rejoins dans ton analyse.

Je ne suis pas un partisan de la théorie qui dit « rentrons dans le système pour le détruire », tu as donc bien raison, la fuite en avant est sans doute la meilleure des solutions, surtout si tu ne veux pas te prostituer avec tes valeurs.

Mais cette fuite devrait t’amener à te tourner tout naturellement vers ceux qui sont en mesure de changer ce système, à savoir le politique.

Les partis politiques ont en d’ailleurs bien besoin, puisqu’ils ne sont pas en mesure de penser « le rôle du pharmacien » dans le système de santé.

Si un jour t’arrives à entendre ce message, tu auras fait un bond de géant dans ta réflexion. Après, moi je dis ça, je dis rien ….. comme d’habitude ☺

Jean-Didier a dit…

Mais pour ce faire, il faut déjà être sûr de son assise et avoir la légitimité. Je n'ai pour l'heure ni l'une ni l'autre.

hervé a dit…

Bonjour, je partage assez largement vos analyses et réflexions,quiqu'étant sans doute plus âgé et de surcroît titulaire!!! Mais j'aimerais bien savoir ce qui déontologiquement vous empèche de conseiller de l'Actifed et consorts????????????

Jean-Didier a dit…

Bonjour,
Je suis tout d'abord heureux de constater que je ne choque pas au mooions un titulaire!!
Concernant l'actifed, déontologiquement, rien ne m'empêche de dispenser une boite d'actifed, par contre je me suis forgé une certaine opinion et je considère qu'il ne s'agit pas d'une bonne réponse; c'est pourquoi il ne s'agit jamais d'une première intention dans mon conseil. C'est en çà où je dis qu'éthiquement, je ne peux pas conseiller de l'actifed... il y a conflit entre pratique et conviction.

hervé a dit…

Merci de cette réponse. Au risque ou au plaisir de vous choquer à mon tour je dois vous dire que je suis assez dubitatif quant aux décisions de l'AFFSSAPS et plus généralement face à ces études qui à grand renfort de statistiques ronflantes jettent un soudain discrédit sur des spécialités largement prescrites et souvent à cause d'effets secondaires déjà bien connus et décrits..... C'est je crois Alfred Sauvy qui disait: "les statistiques sont des innocentes qui avouent facilement sous la torture"....un de mes amis préférait: "les statistiques c'est comme le mini-jupe,ça montre beaucouop de chose mais ça cache l'essentiel". Tout cela pour vous dire que je ne comprends pas le retrait du Di-antalvic,que j'ai du mal à m'alarmer de celui du Ketum et que la récente contre indication sur les mucolytiques m'exaspère plutôt....... Cela pose plus généralement le problème de ce que j'appelle les contre indications réelles et les contre indications "juridiques",en oubliant pas que fondamentalement un vrai médicament est une substance active avec une posologie et des précautions d'emploi et que le pharmacien est là pour s'en soucier,sauf qu'à force de lui balancer des contre indications "ex cathedra" il finit par douter..... Vous connaissez les effets de l' absorbtion d'une dose massive de paracetamol,faut il pour autant retirer du marché le doliprane et consort ? Quant aux vaso constricteurs je ne sais pas.... Je souhaiterais personnellement qu'existe un organisme d'évaluation qui soit une émanation de la profession et reflète le point de vue pharmaceutique qui dans son approche n'est pas forcément le même que celui du médecin et je ne parle ni des organismes officiels,ni des labos pharmaceutiques ni des organismes payeurs et non plus des associations de patients. En clair j'aimerais que les pharmaciens se sentent d'avantage et collectivement impliqués dans la défense du médicament!!! Au plaisir de vous lire cher confrère,

guenole a dit…

Et avec les pharmacies virtuelles? http://talentpharmacie.fr/qa/questions/quelles-sont-les-nouvelles-sources-de-conflits-ethiques-les-normes-deontologiques-vont-elles-changer-quels-facteurs-influencent-ces-changements---httptalentpharmaciefrpostsrelations-conflictuelles-entre-ethique-et-pratiques-professionnelles-com