samedi 19 juin 2010

Evolution de la pharmacie: quelles motivations au changement?

La semaine dernière, il m'a été demandé quelles avaient été mes motivations pour faire pharmacie et quelles étaient celles qui me poussaient aujourd'hui à me frayer un chemin en dehors des sentiers battus. La réponse me semblait inavouable.

Quand on veut changer, quand on veut évoluer, il faut déjà commencer par regarder ce qui nous y pousse pour voir si nous ne nous trompons pas. Certes, une profession doit répondre aux besoins d'une société, c'est pourquoi elle ne peut pas être statique. Cependant, que cherchent les pharmaciens d'officine dans l'attribution des nouvelles missions demandées?

Ce qui est en premier lieu invoqué par mes confrères, c'est la pénurie de médecins annoncées et réelles dans certains territoires. Les cabinets médicaux ne pouvant pas absorber les besoins de la population, le pharmacien d'officine se propose de se positionner comme premier recours pour le petit risque pathologique, ce qui se traduit par la reconnaissance d'un droit de prescription remboursée pour certaines classes de médicaments. Cette évolution des pratiques professionnelles par substitutions des tâches médicales est celle le plus couramment évoquée, notamment par le rapport Rioli.

Il ne faut pas non plus nier une évidence: les pharmaciens y voient une manière d'augmenter leurs marges. Ces nouvelles missions correspondant à un transfert de compétences du médecin vers le pharmacien sont perçues par certains médecins comme "une bouée de sauvetage de la phamacie d'officine".

Je pense pour ma part que les motivations des pharmaciens à faire évoluer notre profession est beaucoup plus intrinsèque et répond à un complexe d'infériorité face au médecin caractérisé par un absence de pouvoir et d'autorité dans le rapport pharmacien/patient. Ce complexe d'infériorité trouve sa source dans la représentation du public du rôle du pharmacien tel que les pharmaciens croient la percevoir. Je n'y échappe pas; lorsque j'affiche mes convictions quant à ma profession, il n'est pas rare que la personne me fasse la remarque "et pourquoi vous n'avez pas fait médecine?". Cette hypothèse tend à être confirmée par une étude sociologique* vieille de 35 ans, qui ne me semble pas avoir pris une ride!
Le pharmacien d'officine ressentirait un sentiment de chute, de déchéance sociale à cause des conditions d'exercie de sa pratique quotidienne par rapport à la valeur de son savoir. Ce sentiment est également perceptible au niveau des études puisque la voie officinale est perçue par beaucoup de pharmaciens comme la voie de garage en cas d'échec au concours de l'internat ou en cas d'arrêt de carrière dans l'industrie. Le pharmacien d'officine se percevrait comme un acteur obligé du système de santé; obligé de distribuer des marchandises, obligé de poser des boites sur un comptoir, obligé de nier son savoir pour correspondre à l'image qu'il doit donner alors même que c'est par la manifestation de son savoir qu'il pense avoir la possibilité de retourner ce rapport d'infériorité dû à leur situation de commerçant.
Ce sentiment d'infériorité répond au sentiment de dépossession d'un capital symbolique dont le médecin jouit. Le médecin est investit socialement d'un certains nombre d'attributs qui font défaut au pharmacien pour légitimer aux yeux du public sa pratique d'homme de science. Le pharmacien ne fait alors que se soumettre aux ordres reçus du médecin. Sa contibution aux soins n'est réduite qu'à la distribution des médicaments dans les limites imposées par le médecin.
Le pharmacien d'officine serait possesseur d'un savoir dépossédé de sa science et de son savoir faire par sa pratique, alors que ce sont ces derniers qui font la noblesse de son art.

En demandant un droit de prescription et en souhaitant réinvestir le soin par l'éducation thérapeutique, le pharmacien d'officine est un quête d'une nouvelle identité. Mais vouloir singer les médecins n'est-il pas une simple stratégie d'évitement pour repousser la question de notre position dans la société? S'investir dans l'éducation thérapeutique avec un tel besoin de reconnaissance de la part des personnes n'est pas souhaitable puisqu'il ne peut se traduire dans la pratique que par l'adoption d'une posture transmissive descendante par l'administration de savoirs au patient dans le but de restaurer un image dégradée de soi.


Alors travaillons sur nous-mêmes.

*Aiach P. Contradiction and ambiguity in the practice of the small-shop pharmacist. Cah Sociol Demogr Med, 1974 Apr-Jun; 14 (2): 43-59

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