dimanche 16 janvier 2011

Mes défaillances.

Plusieurs anecdotes récentes mettent en lumières mes propres défaillances, mes propres contradictions.

Le 15 décembre dernier, L'Express publie les dix médicaments à retirer du marché. Parmi eux: la trimétazidine (Vastarel). Je transmets quasi immédiatement l'article à mon ex. Son papa en prend régulièrement dans une indication pour laquelle ce médicament n'a pas fait ses preuves tout en étant vraisemblablement responsable de troubles pseudoparkinsonniens. Alors que je possédais déjà depuis deux ans les articles scientifiques; alors que son papa ayant transmis mes remarques à son médecin, ce dernier demande à voir les preuves de ses dires; je ne le fais pas. J'attends un article de la presse grand public pour le faire. Deux années plus tard.

Cette semaine, j'entends un confrère, travaillant à trois mètres de moi, recueillir la plainte d'une dame. Depuis qu'elle prend de l'atorvastatine, elle souffre de crampes des membres inférieurs. Il lui conseille d'en parler à son médecin, lors du renouvellement, dans trois mois. Cette plainte évoque immédiatement chez moi un effet indésirable classique des statines: la rhabdomyolyse. D'autant que cette dame prend le dosage le plus élevé. Je ne dis rien; je n'interviens pas. Alors que pour ma part je pense qu'il est nécessaire de consulter rapidement.

Cette semaine un monsieur de 89 ans s'est fait opéré des canaux carpiens. Il souffrait depuis 3 mois d'un engourdissement des mains. L'hiver n'a pas arrangé le phénomène. Comme il me l'a dit, il a le sentiment que les bouts de ses doigts sont morts. Fourmillements. Engourdissements. Difficultés à plier les mains. Ceci apparait quelques jours après la pause d'un pacemaker; et l'adjonction d'un nouveau médicament: l'acébutolol. Bien que ce soit un Bêta-bloquant des récepteurs Bêta 1 cardiosélectif, une hypothèse de syndrôme de Raynaud n'est pas à exclure; la chronologie est respectée. Le médecin généraliste semblant, selon les dires du vieux monsieur, hermétique à ses symptômes (le médicament a été initié pour un cardiologue hospitalier) je lui conseille d'insister de nouveau lors de la prochaine consultation. Le médecin penche pour le canal carpien. Le vieux monsieur passe un électromyogramme. Les voilà tous deux bouchés. Le vieux monsieur a déjà été opéré il y a dix ans pour ce même problème... mais la récidive est possible, bien que très rare. Il s'est fait opérer cette semaine. Le chirurgien ouvre: aucun problème de ce côté-ci. Pour lui, la cause est médicamenteuse. Un journée et une nuit d'hospitalisation, une anesthésie, une opération, trois consultations spécifiques, trois semaines de soins infirmiers. Un médicament.
Ce vieux monsieur de 89 ans est mon grand-père.

L'objet de cet article n'est pas de blâmer les médecins ou mon confrère. Il s'agit d'une réflexion sur ma propre pratique.
Pourquoi ne suis-je pas intervenu?
Qu'est ce qui fait que je n'ai pas transmis les articles sur les risques de pseudo-parkinson imputables à la trimétazidine? Qu'est-ce qui fait que je ne suis pas intervenu auprès de mon confrère pour insister sur l'importance de consulter rapidement? Qu'est-ce qui fait que je ne fus pas plus interventionniste pour soutenir mon hypothèse sur l'origine iatrogène des fourmillements?
Le premier est le père de mon ex... avais-je peur d'empêcher une ligne de traitement qui puisse ralentir sa dégénérescence maculaire?
Le deuxième est mon nouveau patron... avais-je peur de ne pas finir ma période d'essai?
Le troisième est mon grand-père... avais-je peur d'argumenter face au médecin qui m'a vu naitre et suivi jusqu'à mes vingt ans?
Et pourtant, je suis docteur en pharmacie. J'ai des convictions sur mon rôle. Je les soutiens. Je les défends au prix d'une rare arrogance. Alors pourquoi n'ai-je pas bougé?

Alors que celui-ci détient une information valide, qu'est-ce qui fait que le pharmacien n'exerce pas son rôle?
Voilà une nouvelle question de recherche...